Comment le mouvement influence les émotions du spectateur au cinéma
- 15 juin 2022
- 6 min de lecture
Aujourd'hui, des milliards de vidéos sont publiées chaque jour sur YouTube, TikTok, Instagram ou Facebook. Pourtant, certaines captivent instantanément tandis que d'autres laissent indifférent. Une partie de la réponse réside dans un élément souvent invisible : le sens du mouvement. Au cinéma comme dans la communication vidéo, la direction d'un déplacement, un travelling ou la composition d'un plan influencent inconsciemment la perception du spectateur.
Le spectateur ne voit pas seulement une image. Il ressent inconsciemment la direction qu'elle lui impose.
Passionné par l'image, j'aime décortiquer de temps à autres les films que j'aime et en saisir le sens profond. Aujourd'hui j'aborde le sens du mouvement au cinéma, une lecture de l'image cinématographique qu'il est évidemment possible de transposer à tout autre type de réalisation, qu'il s'agisse d'une vidéo publicitaire ou d'un film d'entreprise...
Comprendre l'espace cinématographique
Au cinéma, l'espace correspond au cadre visible à l'écran : ce que le spectateur voit à un instant donné. Selon les époques et les films, ce cadre adopte différents formats, mais les principes de composition restent les mêmes.
Les 4 axes du mouvement :
X : axe horizontal
Y : axe vertical
Z : profondeur
XY : diagonales
En combinant ces axes, un réalisateur peut influencer subtilement la manière dont le spectateur perçoit une scène.
Le langage invisible des images
Synopsis de "La Leçon de Piano" : Ada, mère d’une fillette de neuf ans, s’apprête à partager la vie d’un inconnu, au fin fond du bush néo-zélandais. Son nouveau mari accepte de transporter toutes ses possessions, à l’exception de la plus précieuse : un piano, qui échoue chez un voisin illettré. Ne pouvant se résigner à cette perte, Ada accepte le marché que lui propose ce dernier : regagner le piano, touche par touche en se soumettant à ses fantaisies...
Jane Campion : raconter une histoire par le mouvement
A de nombreuses reprises la réalisatrice néo-zélandaise compose magistralement ses plans afin de nous transmettre, tout en poésie, des informations essentielles concernant les personnages et le récit lui-même.

Au début du film (3’50) lorsque le bateau transportant Ada et sa fille Flora navigue, la caméra est placée sous l’eau. A l’image on aperçoit un mouvement qui va de bas en haut (Axe Y) ; un mouvement qui contredit la loi de la gravité et qui annonce déjà des difficultés. Le bateau fend littéralement l'image...

Le mouvement gauche-droite : un code universel ?
Dans la séquence de la plage (23’00), plusieurs plans laissent déjà augurer de la suite de l’histoire. Sur ce plan d’ensemble, la mère et la fille se déplacent de la gauche vers la droite (Axe X). Puisque pour nous, occidentaux, le regard se déplace naturellement dans ce sens pour la lecture, leur déplacement est inconsciemment perçu comme quelque chose de positif.
George Baines suit la même trajectoire qu’elles, certes sans entrain, parce qu’il les regarde encore avec curiosité, mais on retiendra qu’il va bel et bien dans le même sens.
Dans de nombreux films, le héros avance de gauche à droite. Le méchant fait souvent le chemin inverse.
Résumé : Flora danse et s’amuse au bord de l’eau.
La caméra suit en panoramique la jeune fille qui se déplace de la gauche vers la droite ; que du positif. Au premier plan apparaît furtivement la silhouette menaçante de Baines, pour nous rappeler que, malgré ce moment de grâce, bien des obstacles les attendent.
Résumé des plans : Baines, qui au premier abord ne semble pas particulièrement ravi d’être là, tombe sous le charme de la musique… et d’Ada.
Quand un personnage change de trajectoire
Dans un premier plan la caméra suit Baines qui se déplace de la droite vers la gauche (panoramique). Cela montre bien que pour le moment il y a encore conflit entre cet homme rustre, illettré et Ada et sa fille.
Cependant Jane Campion nous donne une information essentielle et ne laisse rien au hasard.
Positionné droite cadre et tournant le dos à Ada dans ce premier plan, la situation évolue au plan suivant puisque lorsqu’il est stoppé pour la regarder jouer il se retrouve gauche cadre, comme un « gentil ».
Non seulement il a basculé de la droite vers la gauche, mais en plus sa posture a changé. Ce plan illustre bien la transformation qui commence à avoir lieu chez Baines et on imagine qu’un lien fort est peut-être en train de voir le jour entre lui et Ada.

Le dernier plan de cette séquence propose un axe XY. Graphiquement, ce que l’on voit à l’image est très éloquent : trois personnages gravissent ensemble le versant d’une montagne imaginaire.
Si on veut aller encore plus loin dans l’analyse, l’hippocampe dessiné au sol rappelle les Manaïas, créatures spirituelles et mythiques maori, ce qui laisse espérer qu’ils seront protégés dans les épreuves futures...
Application pratique
Ces mécanismes ne concernent pas uniquement le cinéma d'auteur.
On les retrouve dans :
les publicités ;
les films d'entreprise ;
les documentaires ;
les vidéos YouTube ;
les contenus TikTok et Instagram.
Une caméra qui accompagne un personnage dans sa progression produit généralement une sensation positive. Un mouvement inverse crée davantage de tension ou d'inconfort.
---
Antonioni et l'art de composer l'espace
Dans le film « Profession Reporter » de Michelangelo Antonioni, un plan séquence de 7 minutes met en scène David Locke, interprété par Jack Nicholson. Une belle exploitation de l’espace, puisque le réalisateur italien a divisé son cadre en trois parties distinctes :
Premier plan : David Locke allongé sur son lit
Plan intermédiaire : la grande place ressemblant à une arène et où se passe toute l’action
Arrière-plan : occupé la majeure partie du temps par un vieil homme « spectateur »

Début du plan où un lent travelling mécanique avant commence.

Tandis que le premier plan a disparu, on se focalise désormais sur le plan intermédiaire, où des gens se déplacent de gauche à droite et inversement (Axe X).

Tandis que la caméra continue d’avancer en traversant la grille, « la fille » occupe l’espace tantôt au premier plan, tantôt à l’arrière-plan (Axe Z).
Puis, toujours dans le même plan, un premier panoramique droite-gauche nous montre une voiture de police arriver au loin. Un second panoramique gauche-droite s’attarde quelques secondes sur une autre voiture de police qui vient d’arriver (elle apparaît au premier plan), puis continue jusqu’à la découverte du corps inerte de David Locke dans la chambre d’où a commencé le plan (Axe X).
Ces principes s'appliquent aussi aux vidéos d'entreprise
Ces mécanismes ne concernent pas uniquement le cinéma. Les créateurs de contenu, vidéastes, agences de communication et monteurs vidéo utilisent eux aussi ces principes. Une caméra qui accompagne un personnage dans sa progression crée naturellement un sentiment positif. À l'inverse, un mouvement qui s'oppose à sa trajectoire peut générer une tension ou un inconfort. Ces choix sont présents aussi bien dans les films hollywoodiens que dans les publicités, les documentaires ou les vidéos destinées aux réseaux sociaux.
L'intelligence artificielle comme outil d'analyse visuelle
Les outils d'intelligence artificielle comme ChatGPT, Gemini ou Claude peuvent également aider à analyser une séquence ou à préparer un découpage. En décrivant une scène et l'émotion recherchée, ils peuvent suggérer des mouvements de caméra, des références cinématographiques ou des pistes de mise en scène. L'IA ne remplace pas le regard du réalisateur, mais peut constituer un outil d'exploration intéressant lors de la préparation d'un projet.
"Chaque mouvement de caméra raconte déjà quelque chose, même lorsqu'aucun personnage ne parle."
Ce qu'il faut retenir
Au moment de réaliser des prises de vues, il est donc toujours important de réfléchir au sens profond de ce que l'on produit, puisque le moindre déplacement ou mouvement a déjà du sens pour le spectateur attentif. Il n'y a même pas besoin d'être un professionnel de l'image pour saisir le sens de ce que l'on perçoit, puisque tous ces messages sont même captés inconsciemment par le spectateur, sans forcément besoin pour lui de tout analyser...
---
Références :
Croquis issus du livre « Les techniques narratives du cinéma » de J. Van Sijll.
Film « La leçon de piano » de Jane Campion.
Film « Profession reporter » de Michelangelo Antonioni.
---
Pour aller plus loin :
Comment créer un moodboard pour son projet vidéo
Choisir la bonne palette de couleurs pour un film
Où trouver des vidéos libres de droits
Réussir un tournage sans matériel professionnel
























